En Moldavie, le marché de l’emploi, en particulier pour les jeunes, est particulièrement atone. Pratiquement chaque famille voit partir ses jeunes à l’étranger, en France, en Italie, en Belgique, en Allemagne, voire plus loin encore. Difficile pour les parent d’envisager la séparation de leurs enfants et petits-enfants à plusieurs milliers de kilomètres, avec souvent une seule visite par an faute de moyen pour voyager plus fréquemment, ou à cause de la charge d’un élevage de brebis, de l’entretien de la vigne familiale, ou de l’exploitation d’une ferme. On ressent chez nos hôtes la gorge un peu serrée, le regard parfois lointain, à l’évocation de leur progéniture expatriée.
Dans chaque maison moldave, nous avons reçu un accueil familial très chaleureux, curieux les uns des autres, pris rapidement en affection, peut-être parce que nous venons de France là où leurs enfants ont décidé d’établir leur nouvelle vie. Notre rapport au milieu agricole et viticole facilite les échanges surtout lorsque les différences de langage ne permettent pas toujours d’exprimer les nuances et la profondeur des sentiments.
Nos discussions ont permis d’aborder leur positionnement par rapport à la situation géo-politique qu’ils vivent au plus près. Nous étions intéressés de pouvoir ressentir, voire comprendre, les sentiments que cette guerre qui se déroule à leur porte peut générer chez eux. Nous qui habitons à distance de ces évènements, ne pouvons pas prendre la mesure de cette réalité qui nous parvient seulement par bribes, au gré des priorités changeantes de l’actualité. On peut juste trouver cela complètement fou de devoir se confronter à une guerre de haute intensité et de longue durée sur le territoire de l’Europe.
Le char russe posé sur ce monument à Tiraspol semble viser une église...
Ils ne s’expriment pas très ouvertement sur ce sujet difficile, mais tous sont évidemment conscients de la situation explosive qui les concerne au premier chef. Malgré le peu de personnes avec qui nous avons pu échanger sur cette question en Moldavie, nous avons pu retrouver le clivage qui sépare la population par rapport à une éventuelle adhésion de leur pays à l’Union Européenne, même entre les deux branches de la famille qui nous ont accueillis.
Ceux du nord, habitant un village proche de la frontière roumaine et à une centaine de kilomètres de la frontière ukrainienne, ont du mal à se positionner clairement sur ce sujet pourtant brûlant, et ne semblent pas considérer leur adhésion à l’Europe comme une solution à leur avenir incertain. On en déduit (trop rapidement…?) qu’ils ne seraient pas contre un rapprochement de la Russie. Peut-être eut-il fallu passer plus de temps ensemble pour pouvoir approfondir ces questions sensibles.
Ceux du sud, en revanche sont très clairement partisans d’une adhésion à l’U.E. au plus vite, et n’ont pas d’attirance pour le pays qui a investi leur région de Transnistrie. Leur village est enserré entre la frontière ukrainienne à moins de dix kilomètres au sud et la limite de Transnistrie à une quinzaine de kilomètres à l’est. Ces personnes sont toutes ouvertement pro-européennes et inquiètes quant à la situation en Ukraine et à l’attitude agressive de l’administration russe. Selon leurs propres mots, l’inclusion dans l’Union Européenne représente un rêve, et probablement une sécurité face aux craintes que leur inspirent le dirigeant russe actuel. Il faut signaler également une chose qui peut également légitimement renforcer leur inquiétude concernant un avenir potentiellement amené à s’assombrir. Le 4ème Bataillon de défense anti-aérienne a installé une base militaire à moins de six kilomètres de leur maison. Cette base est équipée de missiles de défense sol/air, et on peut d’ailleurs voir un des porteurs avec son chargement pointé vers le ciel alors que les autres systèmes sont restés à l’abri dans leurs silos semi-enterrés. A l’évidence, cette base militaire serait un des premiers sites ciblés en cas d’attaque sur le territoire moldave. Et dans ce cas, les villages proches ne seraient probablement pas épargnés. De plus, leurs craintes sont fondées quand on connait le plan russe qui permettrait de relier la Transnistrie aux territoires annexés de fait au sud de l’Ukraine, Crimée et Donbass, en créant une continuité territoriale par l’accaparement de la zone de Odessa le long de la Mer Noire. Cette grande ville ukrainienne n’est qu’à cent kilomètres de Tiraspol.
En prenant à gauche à ce carrefour à Tiraspol, on est à Odessa dans une centaine de kilomètres